Monza, dimanche 6 septembre 2026, 17h47 heure locale. Sous un soleil encore chaud (32°C dans l'air, 56°C sur la piste), les 100 000 tifosi massés dans le Temple de la Vitesse assistent à l'impensable. Un Italien vient de franchir la ligne d'arrivée du Grand Prix d'Italie en vainqueur. Le premier depuis soixante ans. Depuis Ludovico Scarfiotti au volant d'une Ferrari 312, le 4 septembre 1966.

Il s'appelle Kimi Antonelli. Il a 20 ans. Il est né à Bologne. Il court pour Mercedes. Et il vient de gagner un Grand Prix parti de la 19ème place sur la grille.

Un record F1 arraché aux ténèbres

Historiquement, seul John Watson avait fait mieux : victoire à Long Beach en 1983 partant de la 22ème place. Mais l'Ecosse et la Californie 1983, ce n'était pas Monza. Pas cette pression. Pas ces tifosi qui rêvent d'un vainqueur italien depuis six décennies. Pas ce contexte de championnat où Antonelli, leader du général depuis trois grands prix, était directement menacé par son équipier George Russell.

Antonelli, seul Italien du plateau, se retrouve en fond de grille à cause d'un changement d'éléments moteur hors quota — pénalité classique en fin de saison quand les blocs Mercedes commencent à fatiguer. Toto Wolff sait qu'il perd un weekend potentiel de titre. Ce que personne n'imagine, c'est ce qui va se passer entre le premier virage et le drapeau à damiers.

Ferrari s'autodétruit

Extinction des feux. Pierre Gasly, en pole surprise sur son Alpine (première pole de sa carrière), conserve la tête. Derrière, catastrophe rouge. À la première chicane, Lewis Hamilton — qui avait fait sensation quelques jours plus tôt en arrivant à Monza au volant de sa Ferrari F40 personnelle (voir notre dossier archivé) — tente l'intérieur sur son équipier Charles Leclerc. Le Monégasque le tasse à la sortie. Hamilton mord les graviers, ressort dixième. Les commissaires noteront l'incident sans enquêter.

Mais le pire est à venir pour la Scuderia. Fin du deuxième tour, Leclerc — déjà attaqué par Verstappen et Piastri — se manque à la sortie de la Parabolique. Un peu hors trajectoire, énorme décrochage, envol vers les graviers. Le mur de pneus, violent. Le même endroit qu'en 2020. Leclerc s'extrait rapidement de la monoplace, sonné. Drapeau rouge.

Le rêve des tifosi vient de s'éteindre en deux tours. Il en reste 51.

Le redémarrage stratégique

Le drapeau rouge autorise tout le monde à changer de gommes. Presque tous repartent en pneus durs, sauf Verstappen et Hamilton en tendres. Nouvelle procédure de départ arrêté, avec un intermède comique quand Yuki Tsunoda se trompe de côté sur la grille — il croit devoir se ranger à gauche avant de comprendre que sa place est à droite.

Deuxième départ. Russell prend la tête sur Gasly. Antonelli, parti 12ème après avoir déjà remonté en début de course, entame sa chevauchée. En dix tours, il grimpe de la 12ème à la 3ème place.

Un dépassement par tour

18ème tour : Antonelli s'empare des commandes sur Russell — l'impensable. Son équipier réplique aussitôt. Passe et repasse dans les chicanes. Verstappen, à moins d'une seconde, guette la moindre erreur. Mercedes intervient à la radio pour calmer le jeu et laisser Russell tenter de s'échapper.

Le VSC (Virtual Safety Car) déclenché suite à l'arrêt de Lance Stroll change tout. Antonelli passe par les stands pour chausser des mediums — l'undercut parfait. Il ressort derrière, mais avec des pneus frais et une voiture qui vole. En huit tours, il remonte sur Russell.

Les 5 derniers tours

49ème tour. Antonelli fond sur son équipier. Première tentative à la première chicane : Russell défend, sort profond. Antonelli arrondit sa trajectoire, passe dans les débris de gomme accumulés sur le côté — et se retrouve dans les graviers. Le rêve semble s'évaporer. Il revient en piste avec 1,5 seconde de retard et des pneus sales.

Tour suivant. Il est de nouveau dans ses échappements. Cette fois, il attaque dans la descente vers Ascari. Passe. Ne se retourne plus. Trois tours plus tard, le drapeau à damiers.

3,857 secondes d'avance sur Russell. 14,718 secondes sur Verstappen. Les deux Mercedes sur le podium, la Red Bull en troisième. Norris quatrième, Piastri cinquième, Hamilton sixième après sa remontée depuis le fond de peloton.

L'onde de choc au championnat

Avant Monza, Antonelli menait le championnat de 3 points sur Russell. Il repart avec 66 points d'avance sur son équipier — soit près de trois grands prix de marge. À dix courses de la fin de saison, l'Italien est en position idéale pour devenir le plus jeune champion du monde de l'histoire de la Formule 1, à 20 ans.

Le précédent record : Max Verstappen, sacré champion en 2021 à 24 ans. Sebastian Vettel avait été le plus jeune, à 23 ans en 2010. Antonelli, s'il conclut sa saison sans catastrophe, effacerait ces marques de plusieurs années.

Le poids de l'histoire

Pour comprendre l'ampleur du moment, il faut revenir à Ludovico Scarfiotti. Le 4 septembre 1966, le Modénais, âgé de 32 ans, remportait le Grand Prix d'Italie sur Ferrari 312 devant Mike Parkes et Denny Hulme. C'était le point d'orgue d'une carrière qui prendrait fin tragiquement deux ans plus tard, tué au Rossfeld en 1968.

Depuis, Monza n'avait plus jamais vu un Italien vainqueur. Ni Elio de Angelis, ni Michele Alboreto, ni Giancarlo Fisichella, ni Jarno Trulli. Vingt ans de vains rêves italiens à Monza. Antonelli les efface tous en cinquante-trois tours.

C'est un rêve qui devient réalité. C'est incroyable. Je suis tellement heureux. Je n'aurais jamais pu imaginer cela.

Ce sont ses mots à la sortie de la voiture, encore incrédule sous la mer de tifosi.

Ferrari, l'échec dans l'échec

Pendant qu'Antonelli triomphe, Ferrari vit son cauchemar. Leclerc à l'hôpital du circuit pour examens (heureusement sans gravité). Hamilton sixième après le tassage de son équipier au premier tour. La livrée hommage à Michael Schumacher préparée spécialement pour le weekend n'aura servi qu'à souligner l'ampleur de la déception.

Frédéric Vasseur, patron de la Scuderia, l'a résumé : « Déçus de ne pas offrir un podium aux tifosi. » Toto Wolff a lui laissé filtrer avec ironie qu'il « avait le doigt sur le bouton de la radio » pendant la bagarre entre Antonelli et Russell.

Le contrat Hamilton

Petite conséquence indirecte : l'annonce officielle attendue de la prolongation de contrat de Lewis Hamilton chez Ferrari — dont les rumeurs circulaient depuis le mercredi soir — n'a finalement pas eu lieu ce weekend. Ferrari a préféré ne pas ajouter d'annonce à un weekend déjà catastrophique. Le contrat serait signé jusqu'en 2028 selon plusieurs sources italiennes et allemandes. Report probable à la trêve de fin d'année.

Le symbole

Au-delà de la course, ce Monza 2026 marque un basculement. Les nouvelles voitures 2026 — avec leurs unités hybrides ADUO2 et leurs configurations aérodynamiques inédites — ont bouleversé la hiérarchie établie. Antonelli, qui n'a que 37 grands prix au compteur, en est déjà à sa septième victoire de la saison. Il incarne parfaitement cette bascule générationnelle.

Verstappen, quadruple champion en titre, n'est plus qu'un troisième homme. Hamilton, sept fois champion du monde, revient au sixième rang. Les monstres sacrés du plateau doivent regarder un gamin de 20 ans depuis Bologne écrire la nouvelle page.

Le Temple de la Vitesse a pleuré de joie hier après-midi. Il faudra peut-être attendre un moment avant que ne se reproduise un tel événement. Ou peut-être seulement l'année prochaine — Antonelli n'a que 20 ans.

Prochaine étape du championnat : Grand Prix d'Azerbaïdjan à Bakou, le 21 septembre.