Maranello, lundi 25 mai 2026. Ferrari lève enfin le voile sur la Luce, sa toute première voiture 100% électrique. Trois ans d'attente, un nom de code « Elettrica » abandonné au profit de « Luce » — la lumière en italien —, un design intérieur signé Jony Ive (l'ancien patron du design d'Apple). Tous les ingrédients d'un lancement triomphal. Sauf que rien ne s'est passé comme prévu.

En quelques heures, la Luce est devenue l'objet automobile le plus clivant de l'année. Le titre Ferrari a signé mardi matin la pire performance de la Bourse de Milan, perdant 6,16% à 290,9 euros, selon l'AFP. Sur les réseaux sociaux, la berline électrique a été comparée à une Nissan Leaf et à une Toyota bon marché. Et deux figures tutélaires du sport automobile italien — Luca di Montezemolo et Flavio Briatore — ont publiquement exprimé leur scepticisme. Pour une marque qui n'a pas l'habitude de rater ses entrées, le contraste est saisissant.

Le design qui « fait jaser »

Le premier reproche est esthétique. Ferrari, c'est avant tout des chefs-d'œuvre de style. Or la Luce, dessinée sous la houlette de Jony Ive et de son studio LoveFrom, affiche un style en rupture complète avec le reste de la gamme. L'Argus parle d'un style « inattendu » qui suscite chez les plus mordus de la marque « une profonde déception voire un certain effroi ».

La comparaison la plus virale a été lancée sur X : une photo de la Luce (645 000 dollars) côte à côte avec une Nissan Leaf (35 000 dollars), suggérant une ressemblance gênante. La face avant épurée, dépouillée des codes agressifs habituels de Maranello, déroute. Là où une Ferrari thermique hurle son identité, la Luce murmure. Trop, pour beaucoup.

Montezemolo et Briatore montent au créneau

Les critiques les plus cinglantes viennent de l'intérieur de la famille. Luca Cordero di Montezemolo, ancien président emblématique de Ferrari (1991-2014), celui des années Schumacher, a livré un jugement sévère, évoquant le risque de « destruction d'un mythe ».

Flavio Briatore, directeur de l'équipe de F1 Alpine et figure médiatique italienne, a manié l'ironie sur Instagram : « Tout le monde me demande des nouvelles de la nouvelle Ferrari. Elle a un grand avantage : les Chinois ne la copieront pas. » Une pique d'autant plus mordante que la convergence entre ces deux poids lourds dit la profondeur du clivage qu'a ouvert la première Ferrari électrique.

Le prix qui cristallise

Le deuxième front, c'est le prix. 550 000 euros de base. C'est presque 100 000 euros de plus que le prix moyen de vente Ferrari enregistré au premier trimestre 2026 (453 000 euros), et au-dessus du modèle le plus cher de la gamme actuelle, la Testarossa (460 000 euros). Avec les options, la facture grimpe facilement vers les 645 000 dollars évoqués à l'international.

Le problème : à ce tarif, la Luce affronte une concurrence électrique redoutable. Une Denza Z9 GT — marque chinoise du groupe BYD — offre des accélérations comparables, une autonomie équivalente et un équipement aussi fourni pour le cinquième du prix. Difficile de justifier le delta uniquement par le cheval cabré.

La Bourse sanctionne

Les analystes financiers ne sont pas plus tendres. Mediobanca estime que la Luce « restera une offre de niche dans la gamme, représentant environ 1% des volumes totaux ». Equita pointe l'absence de toute indication sur les volumes attendus, entretenant le flou stratégique. Oddo BHF redoute « une potentielle dilution des marges, étant donné les coûts de développement élevés et la moindre dynamique de valeur résiduelle des véhicules électriques ».

Stephen Reitman, analyste chez Bernstein, replace le débat dans son contexte : « La faible demande en véhicules électriques, notamment en Chine, ainsi que l'assouplissement des normes d'émissions aux États-Unis ont ravivé le débat autour de la Ferrari Luce. » Ferrari arrive dans l'électrique au pire moment du cycle.

Le mauvais timing du luxe électrique

Car la Luce n'est pas un cas isolé. Tout le segment premium recule sur l'électrique. Ferrari a déjà repoussé son deuxième modèle électrique de fin 2026 à 2028 au plus tôt. Lamborghini a gelé son projet électrique jusqu'en 2030. Porsche a revu à la baisse ses ambitions sur le Macan EV. La clientèle du luxe, attachée à l'émotion mécanique et au son, peine à se convertir au silence des watts.

Ce que la Luce révèle vraiment

Au-delà du tollé, la Luce met en lumière (sans jeu de mots) l'ampleur du défi qui attend les marques de prestige dans la transition électrique. Comment transposer un ADN bâti sur le rugissement d'un V12 dans un objet par nature silencieux ? Comment justifier un premium de marque quand la technologie électrique nivelle les performances ?

Il faut toutefois nuancer la curée. La Luce reste techniquement impressionnante : plus de 1050 chevaux, quatre moteurs, 0 à 100 km/h en 2,5 secondes, 530 km d'autonomie, un système sonore breveté qui amplifie les vibrations réelles des moteurs plutôt que d'imiter un faux V12. Le président John Elkann l'a jugée digne d'être présentée au président italien Sergio Mattarella au Quirinal. Et l'histoire récente montre que les Ferrari les plus controversées à leur lancement — la Purosangue en tête — finissent souvent par s'imposer commercialement.

La vraie question n'est peut-être pas de savoir si la Luce est belle ou chère. Mais si Ferrari, en se lançant dans l'électrique au moment où le marché doute, a fait preuve de courage visionnaire ou d'un entêtement coûteux. Réponse dans les carnets de commandes des prochains mois.