À Monterey, en août 2026, il s'est échangé autour de 756 millions de dollars en trois jours d'enchères, contre 432,8 millions un an plus tôt. Une progression de 75 %. Dans le même temps, le taux de vente est passé de 76 % à 75 %. Le marché n'a pas vendu davantage de voitures : il a vendu à peu près les mêmes, beaucoup plus cher.

C'est le paradoxe de la saison, et il ne se lit dans aucun palmarès. Une année d'enchères se juge à trois chiffres absents des communiqués : le taux de vente, la part des lots partis sous l'estimation basse, et l'écart de produit avec l'exercice précédent. Appliqués à 2026, ils décrivent non pas un marché en hausse, mais un marché qui se scinde.

Trois indicateurs, pas un palmarès

Premier problème : le total n'existe pas au singulier. Pour la seule semaine de Monterey, les décomptes vont de 718,3 M$ (Magneto et Octane, d'après Hagerty, hors vente caritative Ferrari), à 747,9 M$ pour les cinq maisons présentes du 13 au 15 août, et jusqu'à 755,6 à 756 M$ dans les comptages les plus larges. Près de 38 M$ séparent les deux bornes.

Deuxième chiffre, et celui qui compte : le volume n'a pas bougé. Hagerty relève 1 124 lots proposés pour 844 vendus, soit 75 % ; un autre comptage donne 818 vendus sur 1 078, soit 76 %, exactement le taux de 2025. Ce qui a changé, c'est le prix moyen : environ 866 000 $ contre 529 000 $, une hausse de 64 %. La croissance ne vient ni d'un afflux d'acheteurs ni d'un catalogue plus fourni, mais d'une poignée de voitures très chères.

Troisième indicateur, le plus révélateur et le moins cité : sur 467 lots vérifiables de quatre maisons présentes à Monterey, 241 sont partis sous leur estimation. Plus d'un sur deux, et sans hasard : ces résultats se concentrent sur l'avant-guerre et le milieu du XXe siècle, pendant que les supercars modernes battent des records. Même salle, même week-end, deux marchés.

Marteau et frais : la statistique la plus trompeuse

Le prix au marteau est la dernière enchère prononcée. Le prix frais compris y ajoute la commission acheteur : chez RM Sotheby's, à Monterey en 2026, 12 % jusqu'à 250 000 $ de prix au marteau, puis 10 % au-delà. Un coup de marteau à 10 M$ devient environ 11,18 M$ à la facture. L'écart n'est pas anecdotique, il est structurel.

Il fausse les comparaisons de cote, d'autant que les barèmes ont changé. Comparer un résultat 2026 frais compris à un record 2014 au marteau fabrique une hausse de 10 à 12 % qui n'a jamais existé. La Ferrari Luce est l'exception qui éclaire la règle : RM Sotheby's ayant renoncé à sa commission, les 40 M$ annoncés sont à la fois le marteau, la facture et le montant reversé.

Un lot invendu ne signifie pas qu'une voiture n'intéresse personne, mais que les enchères n'ont pas atteint le prix de réserve, plancher confidentiel convenu avec le vendeur. Beaucoup se négocient ensuite de gré à gré sans être réintégrés aux statistiques : le taux de vente publié est un plancher, pas une mesure de la demande.

Le sommet : records documentés, acheteurs uniques

La saison tient en un châssis. La Shelby Cobra Daytona Coupe de 1964 ayant appartenu à Carroll Shelby a été adjugée 42,9 M$ chez Gooding Christie's, devenant la voiture américaine la plus chère jamais vendue aux enchères. Elle efface la Duesenberg SSJ 1935 partie 22 M$ à Pebble Beach en 2018 : le record national progresse de 95 % en huit ans.

La Ferrari Luce châssis 0, premier exemplaire du premier modèle électrique Ferrari, a atteint 40 M$ contre une estimation de 1,1 M$, l'intégralité du produit revenant à la Ferrari Foundation. Ce résultat ne dit rien de la cote d'une Luce : une vente caritative mesure la générosité d'un acheteur, pas la valeur d'un objet. Magneto la retire donc de son total : 718,3 M$ hors Luce, 758 M$ avec. L'identité de l'acquéreur, révélée après la vente, ne change rien à la lecture du marché.

Le vrai signal était antérieur. En janvier, à Kissimmee, Mecum a dispersé sans réserve la collection Ferrari de la succession Bachman : Enzo Giallo Fly, 649 miles, l'une des onze livrées aux États-Unis dans cette teinte, 17,875 M$ ; 250 GTO, 38,5 M$ ; F50, 12,21 M$. Le point commun n'est pas la rareté : c'est un dossier complet, un kilométrage minuscule, une famille propriétaire identifiée et l'absence de réserve.

La Porsche Carrera GT résume l'accélération. En février, un exemplaire atteint 3 305 000 $ chez RM Sotheby's à Miami, record mondial du modèle. Cinq semaines plus tard, à Amelia Island, Broad Arrow adjuge sans réserve une Gulf Blue de 2 807 miles, l'une des dix-neuf en teinte spéciale, 6 715 000 $. Cinq des sept Carrera GT vendues publiquement en 2026 ont dépassé 3 M$, contre environ 1,5 M$ il y a quelques années.

Le milieu : la fracture se lit maison par maison

Les taux de vente par opérateur, à Monterey, racontent mieux l'histoire que le total. Gooding Christie's : 95 %, 158 lots sur 166. RM Sotheby's : 90 %, pour un prix moyen de 2 199 360 $. Broad Arrow : 85 %. Bonhams : 77 %. Mecum : 62 %, 328 sur 526, pour un prix moyen de 339 743 $. Plus le prix moyen d'une vacation est bas, plus son taux de vente s'effondre : Mecum, maison de volume, est le thermomètre du milieu de marché. La distribution confirme : 310 lots partis à 100 000 $ ou moins, 148 sous 150 000 $ pour une médiane de 63 560 $.

Europe : des ventes plus petites, des comptes contradictoires

La vente Bonhams du Goodwood Revival 2025 illustre le chiffre insaisissable. Magneto compte 72 voitures proposées pour 53 % de vente et un peu plus de 5 M£. Le relevé K500 compte 74 proposées, 41 vendues, soit 55 %, pour 5 041 831 £ contre 6 118 992 £ en 2024. Aucune source consultée ne valide un catalogue de 77 automobiles : le débat se joue entre 72 et 74, le taux bouge avec le dénominateur, et le point n'est pas tranché. Le produit, lui, ne fait pas débat : le plus faible depuis 2014.

Le 8 juillet 2026, RM Sotheby's inaugurait Woodcote Park avec le Royal Automobile Club : 42 automobiles proposées, 31 vendues, 74 % de vente, 15 975 765 £ de produit. La Ferrari F40 « Jean Sage » par Michelotto en a emporté 3 605 000 £, près d'un quart du total. Une voiture, un quart de la vacation : la concentration n'est pas une figure de style.

Cinq jours plus tôt, Artcurial tenait sa vente Le Mans Classic Legend : 9 611 566 € pour la vacation physique de 71 lots, doublée d'une vente en ligne de 56 lots. Là encore les comptes divergent : une source relève dix-neuf voitures vendues, une autre 31 sur 72 soit 43 %, une troisième donne environ 11 M€ et 75 % en agrégeant les deux sessions. Invariable : une Mercedes-Benz 600 Pullman Landaulet de 1971 à 3 475 200 € contre 1,4 à 1,8 M€ d'estimation, au-dessus d'un catalogue laborieux.

Le 29 juin, Osenat adjugeait 89 lots sur 110, environ 81 %, une Facel II de 1962 à 165 000 € et une 930 Turbo de 1989 à 130 032 €. Meilleur taux de l'été européen, vacation la moins chère. Ce qui cale n'est pas le milieu entier, mais la tranche de 200 000 à 2 M€, les voitures bonnes sans être exceptionnelles, dont les vendeurs attendent encore le prix de 2022.

La carte des maisons se redessine

Broad Arrow, filiale de Hagerty, a mené l'offensive : première vente à Zurich le 1er novembre 2025, plus de 22 MCHF et 87 % de vente ; partenaire officiel de BMW AG pour le Concorso d'Eleganza de la Villa d'Este les 16 et 17 mai 2026, 40,8 M€ pour 75 automobiles ; puis Amelia Island en mars, 111 M$ et 165 lots vendus sur 179, meilleur résultat des trente et un ans de l'épreuve.

Bonhams a pris le chemin inverse. La maison a renoncé à sa vente automobile complète du Festival of Speed, remplacée par une vacation de modèles réduits, pour réunir son offre britannique au seul Goodwood Revival ; sa directrice générale mondiale Julie David justifie la décision par la proximité désormais très courte entre les deux rendez-vous. Même tendance chez les trois grands : moins de vacations, mieux situées, adossées à un concours ou à une institution. Excellent pour les taux affichés, défavorable à la voiture de milieu de gamme, qui perd des fenêtres de vente accessibles.

Ce que 2026 annonce pour 2027

Un dernier chiffre remet l'échelle en place. L'enquête socio-économique de la FIVA, menée auprès de 54 948 propriétaires, établit qu'une voiture de collection s'achète en moyenne autour de 21 300 € dans le monde, environ 21 000 € en Europe, et que 58 % des achats se font sous 10 000 €, 56 % à l'échelle européenne. Les résultats à huit chiffres concernent quelques dizaines de voitures par an sur un parc qui se compte en millions.

Ces deux ensembles n'obéissent plus à la même logique. Le sommet fonctionne comme le marché de l'art : objet unique, provenance documentée, un seul acheteur déterminé suffit, et l'estimation ne veut presque rien dire. Le milieu fonctionne comme un marché de l'occasion : comparables, liquidité, réserves réalistes, et sanction immédiate de l'optimisme.

2027 ne se lira donc pas dans les records. Il se lira dans la trajectoire conjointe des trois indicateurs : si le taux de vente remonte, si la part des lots sous l'estimation basse recule et si le produit progresse ensemble, le marché est sain ; si seul le total augmente, une poignée de lots fait encore tout le travail. Et la seule variable sur laquelle un vendeur de milieu de gamme peut agir n'est ni le catalogue ni la maison : c'est la réserve. Ces constats décrivent un état du marché à l'automne 2026, ils ne valent pas recommandation d'achat.

Photo : Alexandre Prévot / Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0