Le 1er février 2025, au Mercedes-Benz Museum de Stuttgart, RM Sotheby's a tenu une vacation ne comportant qu'un seul lot. La Mercedes-Benz W 196 R Stromlinienwagen de 1954, châssis 00009/54, a été adjugée 46,5 millions d'euros au marteau, soit 51 155 000 € frais compris, l'équivalent de 53,9 millions de dollars. Aucune monoplace de Grand Prix n'avait jamais atteint ce niveau.

La date mérite d'être retenue, car elle circule souvent mal : la vente a eu lieu le 1er février 2025, pas à l'automne. Elle se tenait au siège historique du constructeur, en partenariat avec Mercedes-Benz, et pour un seul lot — un format rarissime, réservé aux objets dont on estime qu'ils n'ont pas besoin d'être entourés.

Châssis 00009/54, et pas un autre

L'identification de la voiture appelle une correction. Le châssis vendu à Stuttgart porte le numéro 00009/54. Le « châssis 6 » qu'on lui attribue parfois est une autre voiture : 00006/54, vendue chez Bonhams au Goodwood Festival of Speed le 12 juillet 2013 pour 19 601 500 £, soit 29 650 095 $, et pilotée par Fangio lors de ses victoires au Grand Prix d'Allemagne au Nürburgring et au Grand Prix de Suisse à Bremgarten en 1954.

L'histoire en course du 00009/54 est différente, et en partie méconnue. Le 30 janvier 1955, à Buenos Aires, il dispute le Grand Prix de Formule Libre en configuration monoplace à roues découvertes, avec un moteur porté à trois litres et le numéro 2. Juan Manuel Fangio l'emporte au temps cumulé des deux manches, en 2 h 23 min 18 s 9. Le 11 septembre de la même année, la voiture reçoit la carrosserie enveloppante et le numéro 16 pour le Grand Prix d'Italie à Monza. Stirling Moss y signe le meilleur tour en 2 min 46 s 900 avant d'abandonner au vingt-septième tour, piston cassé. Karl Kling, souvent associé à cette voiture, n'y figure pas : il pilotait une autre W 196 R lors du doublé de Reims.

Pourquoi cette carrosserie a existé, puis disparu

Le Stromlinienwagen précède la version à roues découvertes. Mercedes revient au Grand Prix le 4 juillet 1954 à Reims, quinze ans après son dernier engagement, et signe d'emblée la pole, la victoire, le meilleur tour et un doublé, Fangio devant Kling, les deux voitures carrossées. Sur les très longues lignes droites champenoises, l'avantage aérodynamique est décisif face aux Maserati et aux Ferrari.

Il devient un handicap partout ailleurs. À Silverstone, quelques semaines plus tard, Fangio ne voit pas ses roues avant et heurte à plusieurs reprises les bidons d'huile qui matérialisent les virages. La carrosserie enveloppante sous-vire sur les courbes rapides et moyennes, et l'équipe bascule sur une version à roues apparentes, réservant la carrosserie fermée aux circuits véloces. Sur les quatorze châssis construits, dix survivent complets et quatre seulement portent une carrosserie Stromlinienwagen. Celui de Stuttgart est le premier à avoir été proposé à un propriétaire privé.

Ce qu'il y a sous la carrosserie

Le moteur est un huit-cylindres en ligne de 2 494 cm³ incliné d'environ vingt degrés par rapport à l'horizontale, pour abaisser le centre de gravité et permettre au pilote de s'asseoir pratiquement sur le plancher. Il combine une distribution desmodromique, qui referme les soupapes mécaniquement au lieu de compter sur des ressorts, et une injection directe Bosch à haute pression héritée du moteur d'avion DB 601. La puissance passe de 257 ch en 1954 à environ 290 ch en 1955, à 8 500 tr/min. Le châssis est un treillis tubulaire, les freins à tambour sont montés en position intérieure pour réduire les masses non suspendues. Il faudra attendre une soixantaine d'années pour revoir l'injection directe en Formule 1.

Le bilan sportif du modèle tient en une ligne : neuf victoires sur douze Grands Prix disputés, deux titres mondiaux pour Fangio en 1954 et 1955, puis un retrait de la compétition décidé par Mercedes à la fin de la saison 1955.

Où se situe ce résultat

Avec 51,155 M€, la W 196 R devient la deuxième automobile la plus chère jamais vendue aux enchères, derrière la Mercedes-Benz 300 SLR Uhlenhaut Coupé adjugée 135 millions d'euros en mai 2022, et devant la Ferrari 250 GTO passée à 51,7 M$ en 2023. Elle s'installe surtout en tête d'une catégorie plus étroite, celle des monoplaces de Grand Prix, où le précédent record appartenait à la 00006/54 de 2013. En douze ans, le sommet du segment a été multiplié par 1,8 en dollars, pour deux voitures issues de la même équipe et de la même saison.

La provenance explique une partie de l'écart. Daimler-Benz AG a offert le châssis 00009/54 à l'Indianapolis Motor Speedway Museum le 30 mai 1965 ; la voiture y est restée cinquante-neuf ans, sans changer de mains, ce qui est à peu près la meilleure chaîne de propriété possible. Le musée, engagé dans une rénovation de ses espaces intérieurs, a affecté le produit de la vente à son fonds de dotation et à l'enrichissement de sa collection.

La rareté de l'offre pèse autant que la provenance. Les W 196 R survivantes sont pour l'essentiel immobilisées dans des collections institutionnelles, à commencer par celle de Mercedes-Benz elle-même, et aucune carrosserie Stromlinienwagen n'était jamais entrée dans une collection privée avant cette vente. Un acheteur qui voulait celle-ci n'avait donc pas d'alternative, ni maintenant ni probablement plus tard : c'est ce type de situation, et non un indice de marché, qui produit un chiffre à deux chiffres en millions.

Un résultat comme celui-ci ne dit pas grand-chose de la santé du marché des voitures de collection, qui s'est nettement refroidi sur les segments moyens. Il dit en revanche que la rareté absolue, documentée et vérifiable, continue d'échapper à ce refroidissement. Une monoplace victorieuse avec Fangio, carrossée en Stromlinienwagen, sortie d'un musée après cinquante-neuf ans : il n'y a pas de comparable, et c'est précisément ce qui fixe le prix.