Ferrari 250 P châssis 0810 : 18,7 M$ à Pebble Beach
Le premier châssis 250 P construit a été adjugé 18 705 000 $ chez Gooding Christie's à Pebble Beach, dans sa fourchette d'estimation de 15 à 20 millions. Record mondial du modèle, mais deuxième lot seulement d'une vacation dominée par une Shelby Cobra Daytona à 42,9 M$.
Il aura fallu trente-huit ans pour que le châssis 0810 ressorte. Vendredi 15 août 2026, sur la pelouse de Pebble Beach, la première Ferrari 250 P achevée a changé de mains pour 18 705 000 dollars, dans une fourchette d'estimation annoncée entre 15 et 20 millions. Record mondial pour le modèle. Et pourtant, seulement le deuxième résultat de la vacation Gooding Christie's, derrière une Shelby Cobra Daytona Coupe partie à 42 905 000 $.
Ce classement mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il inverse une hiérarchie que le marché tenait pour acquise depuis vingt ans : le prototype d'usine Ferrari battu par une américaine.
Le moteur central qu'Enzo Ferrari ne voulait pas derrière le pilote
En 1963, Maranello avait déjà accepté le moteur central en Formule 1 et sur les petites barquettes à quatre cylindres, mais pas sur ses prototypes à douze cylindres d'endurance. L'argument d'Enzo Ferrari était de mécanique, pas de principe : une voiture d'endurance doit tenir douze ou vingt-quatre heures chargée en carburant, et suspendre un V12 de trois litres derrière le pilote déplace les masses d'une façon qui ne se voit pas sur un tracé de Grand Prix.
La 250 P est la réponse d'ingénieur à cette objection. Châssis tubulaire, carrosserie aluminium exécutée par la Carrozzeria Fantuzzi sur un dessin Pininfarina, V12 trois litres de type 128 LM 63 placé longitudinalement en position centrale arrière et accouplé à un transaxle Tipo 564/D. La répartition des masses a été calculée pour ne jamais dépasser 55 % sur l'essieu arrière, chiffre qui explique à lui seul toute l'architecture de la voiture. C'est le premier sport-prototype Ferrari à moteur central et douze cylindres, et la matrice de toute la lignée P qui conduira aux 330 P4 puis aux 512 S.
Le vrai palmarès du châssis 0810
0810 est bien le premier exemplaire achevé : il a pris la piste pour la première fois à Monza le 4 mars 1963. Sa carrière, elle, a souvent été racontée de travers.
Aux 12 Heures de Sebring 1963, il termine deuxième au général, piloté par Willy Mairesse, Lorenzo Bandini et Nino Vaccarella. La victoire ce jour-là revient bien à une 250 P, mais à un autre châssis, confié à John Surtees et Ludovico Scarfiotti. Aux 24 Heures du Mans la même année, 0810 finit troisième au général et deuxième de catégorie entre les mains de Mike Parkes et Umberto Maglioli. À la Targa Florio et au Nürburgring, il abandonne.
Sa seule victoire absolue tombe à l'automne 1963, au Grand Prix du Canada de Mosport, avec Pedro Rodríguez. La voiture court ensuite jusqu'en 1965 sous les couleurs du North American Racing Team de Luigi Chinetti puis de la Scuderia Bear, de Bridgehampton à Nassau en passant par Sebring et Mosport. Elle a conservé son moteur d'origine, le numéro 4 du type 128 LM 63, et son transaxle numéro 3 — détail qui, sur une voiture de course de cette époque, pèse plusieurs millions.
Une provenance en ligne droite
Retenue par la Scuderia Ferrari pendant la saison 1963, la voiture passe chez Luigi Chinetti Motors la même année, puis à William McKelvy en 1964. Suivent une poignée de collectionneurs américains connus — Carl Bross, Ken Starbird, Don Fong — avant qu'elle n'entre en 1988 dans une collection privée nord-américaine dont elle n'est plus ressortie jusqu'à cette vente. L'historique est documenté par Marcel Massini, l'historien de référence de la marque.
Trente-huit ans de main unique sur un prototype d'usine constituent en soi un argument commercial : rien à reconstituer, aucune période trouble, aucun remontage à justifier.
Estimation tenue, record établi
Gooding Christie's n'a jamais communiqué d'estimation à quarante millions de dollars. La fourchette publiée au catalogue était de 15 à 20 millions, et le marteau est tombé à 18,705 M$ — dans la fourchette, sous le haut, avec un record mondial du modèle à la clé. Pour mémoire, la barre des cinquante millions reste tenue par la Mercedes-Benz W 196 R Stromlinienwagen adjugée 51 155 000 € par RM Sotheby's en février 2025, deuxième automobile la plus chère jamais vendue aux enchères.
Dans la même vacation, une Ferrari 250 GT SWB Berlinetta Competizione de 1961 a fait 8 090 000 $ et une Dino 206 S de 1966 2 975 000 $. Gooding Christie's a clôturé sa vingt-deuxième vente de Pebble Beach à plus de 159 millions de dollars pour 158 lots adjugés, soit un taux de vente de 94 % et un prix moyen de 1 005 681 $, en hausse de 19 % sur un an. Huit des dix premiers résultats concernaient des voitures antérieures à 1970.
Monterey 2026, ou le marché à deux vitesses
La semaine entière a totalisé près de 748 millions de dollars chez cinq maisons, contre 432,8 millions en 2025, avec onze automobiles à huit chiffres — davantage que lors des cinq éditions précédentes réunies. Le taux de vente global est pourtant resté à 75 %, et les segments intermédiaires, notamment les voitures des années 2010, sont passés sous 65 %.
La leçon est nette : le marché ne monte pas, il se concentre. Une 250 P premier châssis, moteur d'origine, palmarès vérifiable et trente-huit ans de garage, appartient à la poignée d'objets pour lesquels deux ou trois acheteurs se battent encore sans regarder l'indice.
Reste que 18,7 millions pour le premier prototype à moteur central et V12 de l'histoire de Ferrari, c'est moins de la moitié d'une Cobra Daytona. Le marché n'a pas déclassé la 250 P : il a simplement rappelé qu'une automobile de course ne vaut pas ce qu'elle a inventé, mais ce que les enchérisseurs présents ce jour-là acceptent d'en payer. En 2026, ceux-là voulaient une américaine.